Couverture du livre Une femme
Portait de Marie-Hélène Vaugeois

Un choix de Marie-Hélène Vaugeois

Libraire, Librairie Vaugeois (Québec)

Portait de Marie-Hélène Vaugeois

Un choix de Marie-Hélène Vaugeois

Libraire, Librairie Vaugeois (Québec)

Une femme

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En vedette L'inédit de... Gabrielle Boulianne-Tremblay Choix de personnalités

            Je me réveille. À plat ventre dans des draps que l’on pourrait considérer comme des nuages, s’ils n’étaient pas salis par mes remords. Je me retourne. Victor est encore en train de ronfler. Il a un bras par-dessus ses yeux qui le préserve des premiers rayons du soleil. Un mince filet de salive amorce sa descente le long du menton et trace sur mon visage un petit sourire. Je me lève et vacille un peu. Encore saoule de notre soirée. Je n’aime pas dormir avec eux. Mon sommeil est toujours perturbé. J’essaie d’aligner leur rêve sur le mien, mais voilà, ce n’est pas la bonne combinaison et j’ai droit à un rêve décousu.

            Les petits pas de son chat dans le couloir. Il se rend compte que quelqu’un est réveillé. Il me regarde avec un drôle d’air, se demande comment Victor a pu se changer en une nuit. Il tournoie autour de son bol.

            Je me sens comme une boule de bowling dans cet appartement chaotique jonché de corps morts au sol. J’ai posé ma bouche sur tous les verres que l’on m’a offerts. Et sur cette bouche qui me désirait.

    Voilà ici ma mère qui tombe du divan et se réveille en sursaut.

            Encore une soirée où je me suis cherchée au fond des bouteilles. Quand ça arrive, je ne réponds jamais aux textos de Steph qui s’inquiète. Je ne suis pas habituée à ce qu’on se fasse du souci pour moi. Même qu’à la limite je trouve ça énervant. Ça me frustre de ne pas être celle qui se réjouit d’être importante pour quelqu’un.

    Voilà mon père qui se retourne vers la colline pour pleurer.

            J’ouvre la fenêtre qui donne sur Davidson. Le chant des oiseaux inonde la pièce. Nous camouflerons ton silence ma chérie. Tant que tu nous laisses chanter. Ça m’apaise de me voir à travers les yeux d’un oiseau. Il est là, sur la branche, je ne peux savoir s’il me juge ou non, et c’est très bien ainsi. Son chant me rappelle la campagne que j’ai fuie.

            Je me suis sauvée de la guerre – je croyais – mais la guerre était en moi. Parfois, il m’arrive d’entendre le grondement des canons et je me rétracte à coup sûr. Assise sur le bout du lit. En petite culotte. Courbée de nuits. Mes petits seins qui frissonnent.

    « Montréal est grand comme un désordre universel, tu es assise quelque part avec l’ombre et ton cœur, ton regard vient luire sur le sommeil des colombes »,

    me dirait Miron.

            Quand je suis lendemain de veille. Je n’ai plus de barrières mentales. Tout se bouscule dans ma tête. Habituellement, je ne reste pas à dormir. Mais sa copine, avec qui il est en couple ouvert, est partie pour le week-end, chose qui n’arrive jamais. Hochelaga a les paupières encore scellées par le sel de la fatigue. Je titube jusqu’à la table de chevet. Je m’allume une cigarette. Je pense à ce film, Nymphomaniac de Lars von Trier, que j’ai écouté la semaine dernière. Je pense à Charlotte Gainsbourg, fragile dans les lieux à la couleur désaturée. À ses lèvres gercées à force d’embrasser des gens qui ne l’aiment pas en retour. À ces paysages londoniens d’aquarelle dans la boue. Je pense à Charlotte Gainsbourg à la recherche de l’amour quelque part entre les sensations extrêmes, sa haine d’elle-même et le souvenir de son père.

            Il y a quelque chose que Victor m’a dit qui reste en moi comme une maladie. « Tourne-toi, je préfère te voir de dos quand je viens. » J’avais oublié qu’il me dit ça chaque fois. Je me demande en fait, si ça me blesse autant, pourquoi j’en viens à oublier que ça ne se dit pas. Pourquoi j’accepte ça? Et moi, pantin, je m’exécute. Sauf que cette fois, j’ai décidé de me retourner à la dernière minute. Pour le défier. À ce moment, il m’a questionné du regard. Mon visage fier était sa réponse.

            Est-ce que c’est parce que je suis une femme trans, qu’on me considère moitié homme moitié femme, que je suis à moitié méritante de l’amour? Moitié triste, moitié suicidaire, moitié névrosée. Ces moitiés ont beau s’accumuler, je ne me sens pas plus entière. Je suis peut-être toutes ces fractions, mais je suis une femme à part entière. Ceci est non négociable. Je pourrais prendre la fuite. Mais quelque chose en Victor me donne envie de lui cuisiner des choses douces.

            Je vacille jusqu’au miroir. Je croise cette fille encore les yeux bleus fatigués. Je n’ai plus envie de parler de mes yeux en couleur.

De quelle couleur sont tes yeux? qu’il m’a demandé.

Ils sont de la couleur triste.

            Je ne sais pas pourquoi je ne peux résister à Victor quand il finit par me faire un regard de velours. C’est peut-être parce qu’il insiste tellement pour me dire qu’il me trouve belle que j’en oublie que je peux aussi être autre chose.

     Le son du marteau qui frappe le bois.

     Aux enchères, toujours donner au plus offrant.

            Quand on fait l’amour, je suis au courant que c’est notre amitié qui s’effrite. Je me demande si j’ai fermé le feu ou si plutôt je vais revenir dans un appartement réduit en cendres.

            Je fais couler l’eau du robinet. M’asperge. C’est glacial. Le choc me fait penser à mes baignades dans le fleuve avec mon frère, il y a une vie de ça. Je me sens un peu plus intégrée dans cette journée qui commence, avec un peu de concentration je peux entendre le chant cassé des goélands.

            Je retourne à ma cigarette laissée sur le bord de la fenêtre. Je mets un chandail qui dormait sur une chaise. Victor. Je le préfère assis sur mon escalier d’appartement à me dire pourquoi il ne comprend pas que personne ne s’intéresse à moi pour construire une relation sérieuse. Je le préfère quand il cuisine un plat et qu’il se dandine les fesses, quand il ouvre une bouteille de mousseux et qu’il me considère toute la soirée comme une fête.

            Victor se retourne. Il bâille. Ça veut dire que je devrai foutre le camp avant de créer un malaise.. Est-ce qu’il se demande des choses comme pourquoi elle est dans ma vie elle? J’aimerais lui dire que ça me réjouit de savoir qu’on existe au même moment ensemble. Il faut garder ça pour la bonne personne. On ne se dit jamais je t’aime. On fait comme dans les films pornos.

            Je termine ma cigarette en vitesse. Termine de m’habiller. Je pense à ces paroles que j’ai failli lui dire, au fait que je suis cette fille qui tricote des foulards de paroles douces aux personnes inadéquates. Je suis comme ça, parce que je sais que tous les cous peuvent avoir froid.

            Au moment où je quitte sa chambre, il se réveille. « Bonne journée, ma belle. » Ce « bonne journée » restera pour au moins une semaine. Comme Victor reste dans le même quartier que moi, je décide de ne pas prendre de taxi et de me laisser aller au gré de cette humidité qui s’éveille dans la ville. Je marche les yeux à demi ouverts. Je mets mes écouteurs. Marjo dans mes oreilles : Y’a des matins. Attrapant au passage les couleurs que le printemps nous offre peu à peu. Un autobus passe près de moi en ronronnant.

     Y’a des matins, l’air est si tiède

     Tu dors en marchant

     Y’a des matins, oh l’âme en voyage


            J’aurai le temps de réintégrer mes draps. De me faire border par ma chatte qui semble toujours comprendre d’où j’arrive. Une personne sans domicile fixe quémande les mains en coupe, le dos recourbé sous le poids d’une nuit passée debout. Je m’arrête au dépanneur. Je dévalise l’étage de bonbons surs. Pour changer mon haleine de Victor. Pour grimacer autrement que par frustration.

            Je repasse devant la personne. C’est impossible de passer à côté d’elle sans lui demander son prénom. Nathalie. Je lui offre un sachet de noix que je viens de lui acheter. Elle me tend un sourire. Je lui souhaite une bonne journée.

« Merci, madame », que Nathalie me lance.

Le cœur plein d’eau, je souris d’avoir été reconnue comme une femme.

            Je sens que peu à peu la vie reprend son cours. Que mes membres se désengourdissent. Le printemps a ça de particulier que chaque fois qu’il revient, je sens que c’est comme lorsque mon père revenait de travailler. Le printemps revient et me fait croire de nouveau que mes doigts pourraient toucher le visage de quelqu’un qui m’aime. Cependant, Victor est un glacier. Je ne peux entrer dans ses sentiments. Plus je le touche, plus il fond. Je ne le texterai pas jusqu’à tant que nos corps se réclament d’eux-mêmes. Dans deux semaines, ou deux mois. Ne sait-on jamais. 

            Encore un coin de rue et j’arrive. Quelqu’un m’a regardée. Dans le sens de trouvée intéressante. Je me suis braquée, comme un porc-épic. Je ne sais pas encore pourquoi on me regarde. Il n’y a pas longtemps que je vis ma vie de femme à temps plein. Je reste méfiante.

            Il y a ce dilemme qui persiste en moi. Je cherche l’amour dans les terres arides des rencontres futiles. Pourquoi subsiste encore l’impression que ces rencontres m’orientent vers une destination quand même?

            Je pense à une pupille qui prend la lumière et se dilate pour accueillir l’entièreté de quelqu’un.

            Je réintègre mon appartement. Remplis le bol de Maya. Je prends soin de lui spécifier que si j’ai découché hier soir ce n’est pas parce que je ne l’aime pas. Que je vais toujours revenir.

            Mon arbre dans la fenêtre commence à bourgeonner. Des petites boules d’espoir de l’entendre de nouveau chanter avec le vent et me parler de cette solitude que j’apprivoise.

            Ma psy vient de me laisser un courriel me rappelant que dans trois heures j’ai un rendez-vous avec elle. J’ai ma nuit au bord des lèvres. Je n’ai pas encore assez dormi. Voilà que le jour s’installe de façon sérieuse. Il me faut me dépêcher de dormir un peu. Je me déshabille. Lance mes vêtements dans le coin de la chambre, il y a maintenant une pile qui dévore ce qui reste de divan. Maya vient s’enrouler en boule sur ma poitrine. Elle ronronne. Comme pour tenter de dessiner un sourire sur mon visage.

            Je pense à ce gars que je ne trouve pas sur les réseaux sociaux. Duquel je ne dispose pas de son numéro de téléphone. Disparu entre le ronron d’un avion téléguidé et ces onomatopées enfantines. Il faudra que j’en parle à ma psy. Je me demande ce qu’il penserait de moi maintenant que je suis une femme. Est-ce qu’il aurait l’impression que je l’ai trahi?

            Il m’arrive de me remémorer la première rencontre des gens disparus dans ma vie. Comme ça je suis certaine qu’ils ne partent pas tout à fait, plutôt qu’ils reviennent. C’est la même chose avec grand-maman. Je ne me souviens que de la musique de l’eau d’un lavabo improvisé en baignoire pour le petit bébé que je suis alors en 1992. Des vagues qui bercent. Je l’imagine bienveillante au-dessus, à laver ce petit corps fragile. Encore le bruit de la mer. Une larme sillonne ma joue, va s’oublier dans mon oreiller.

La voilà qui me chante La sirène aux longs cheveux de René Simard, c’est la première chanson dont je me souvienne.

Ils s’en vont pour très longtemps, dans la brume et dans le vent. Cette chanson avait pour but de m’endormir, mais je restais toujours éveillée jusqu’à la fin de l’histoire parce que j’étais curieuse de savoir ce que devenait la sirène. Grand-maman devait me la chanter deux fois.

     Ils ont gardé leur secret

     Encore jamais deviné

     On dirait la mer

     Et tout son mystère

     Autour d’eux comme un reflet


Et je pense à moi que l’on garde comme un secret aussi. Encore reflet, pas encore assez opaque.

Je bâille et réponds au texto de Steph.

« Je vais bien.

Je ne sais plus c’est quoi l’amour.

Et je ne sais pas si je l’ai déjà su. »

            Je règle mon alarme, me tourne sur le côté et étire mes membres un à un en commençant par les jambes. Mon ex faisait ça.

Quand est-ce que les gestes répétés dans l’amour à deux ne prennent plus le souvenir de l’autre?

 

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