Couverture du livre La première leçon
Portait de Manon Trépanier

Un choix de Manon Trépanier

Libraire, Librairie Alire (Longueuil)

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La première leçon

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En vedette L'inédit de... Naomi Fontaine Choix de personnalités

Ce jour-là, j’étais partie au chalet avec mon oncle et mes fils. Nous voulions monter une tente prospecteur avant l’arrivée de mes sœurs et de mon frère. Le chalet de ma mère pouvait héberger entre six et huit personnes, mais après de longues heures à discuter de tactiques pour gagner de l’espace, il a bien fallu admettre qu’il manquerait de lits. Ça avait été tout un casse-tête, cette Action de grâce en famille. Comme souvent les rassemblements peuvent l’être. Comme souvent aller en forêt peut l’être.

Durant la semaine, mon oncle Bastien était venu sans s’annoncer chez ma mère. Là où je dormais lors de mes visites à Uashat. Sans doute lui avait-on soufflé que je cherchais quelqu’un pour monter une tente à Port-Cartier. Par personne interposée, ma requête à Dieu s’était rendue jusqu’à lui.

Depuis que mon oncle Napoléon était décédé, Bass était devenu le seul frère dans la famille à ma mère. C’était beaucoup d’honneur, mais également de lourdes responsabilités. Lorsqu’une de mes tantes, presque toutes devenues veuves au fil des ans, avait des corvées d’homme à déléguer, c’est sur lui que ça retombait. Il finissait toujours par mettre ses mains au service de ses sœurs. Repeindre une maison. Dépecer un caribou. Déplumer des outardes et brûler leur duvet. Déménager un meuble lourd. Conduire jusqu’à Québec pour des raisons médicales. Ou monter une tente prospecteur. Lui-même n’avait plus de femme à satisfaire. Elle était partie il y a plusieurs années de ça, peu après leur mariage. Sa propension à aider les autres était aussi abondante que les décennies à attendre le retour de la seule femme qu’il avait osé appeler nteshkuem, la mienne.

Il m’avait avertie avant notre départ et m’avait dit : Regarde la météo. Tu me diras s’il annonce de la pluie. S’il pleut, ma nièce, on pourra rien faire.

Et pour lui, j’avais regardé la météo. À Port-Cartier, il annonçait un à trois millimètres de pluie entremêlée de neige fondante. Je me suis dit : Un millimètre, c’est rien. Ça ne se voit pratiquement pas sur une règle. Il pleuvra de petites gouttes par-ci par-là.

Je désirais réellement que mon oncle monte cette tente prospecteur. C’est pour cette raison que lorsqu’il m’a questionnée sur les prévisions météo, je lui ai dit que ça irait. C’était l’automne. Et même si la première neige qui resterait au sol ne tarderait pas à tomber, je croyais qu’il y aurait quelques bonnes heures de redoux entre l’aube et le crépuscule.  

S’il faut savoir une chose sur les femmes de ma famille, c’est la suivante : très peu d’obstacles peuvent entraver les plans que nous nous faisons. Ça vient sans doute du veuvage précoce, de la monoparentalité, des responsabilités innombrables qui pèsent constamment sur nos petites épaules. À force, on devient inévitablement rigides. J’ai du mal à dire s’il s’agit d’un défaut ou d’une qualité.

Sur le chemin de gravelle, j’ai demandé à mon oncle de conduire. Je tenais mon bébé dans mes bras. Le roulement des roches sous les roues le berçait. Kuanutin s’est endormi rapidement. Même Muashkuss s’était allongé sur la banquette arrière. Paisible.

Et mon oncle discutait.

Récemment, il avait commencé à porter des appareils auditifs parce qu’il était devenu pratiquement sourd. Ça aidait, même si ce qui est mécanique connaît souvent des ratés, contrairement à ce qui est naturel. À bien y penser, il ne discutait pas réellement, il monologuait.   

Il prédisait l’avenir.

La route est belle. Nous arriverons vers deux heures. J’aurai le temps de creuser les trous pour les perches. Et aller en chercher dans la forêt. Ton oncle Ovila a dit qu’il en restait derrière son chalet. Je verrai si je peux les utiliser. C’est très difficile de trouver la bonne perche. Celle qui tiendra ta tente tout en haut. Souvent, les gens prennent n’importe laquelle qu’ils trouvent dans la forêt. Pour se débarrasser. Cette perche-là doit être parfaite.   

J’imagine que c’est pas simple. Est-ce qu’on devra aller dans le bois pour trouver des perches?

Si la température ne change pas, je pourrai peut-être même commencer à planter les perches. Mais on attendra demain pour attacher la tente. Je crois bien qu’il va pleuvoir, ma nièce.

 

Il plaisantait.

Quand elle est partie, ma femme, elle m’a dit qu’elle allait au dépanneur. Elle n’est jamais revenue.

Et tu ne t’es jamais remarié?

Aujourd’hui, les gens, quand ils me demandent où est ma femme, je leur réponds qu’elle est partie au dépanneur.

As-tu divorcé?

Ce n’était pas mon choix, c’est elle qui est partie, ma nièce.  

 

Il me sermonnait.

Aujourd’hui, l’argent est notre fléau. Tout le monde veut de l’argent, plus d’argent. Et tout le monde est pauvre. Si je rends service à quelqu’un, je ne demande jamais d’argent. J’en ai, de l’argent, pour me nourrir, pour ma voiture, pour mon appartement. J’ai un travail. Mon portefeuille est plein d’argent. Pourquoi je demanderais d’être payé pour rendre service?

Ma mère m’a dit de te payer pour monter la tente.

M’écoutes-tu quand je te parle?

Oui, je l’écoutais. Tout en cherchant à me rendre intéressante moi aussi. Avec mes petites histoires de vie. Mes grandes idées de trentenaire. Mon inexpérience, plutôt. Mes dilemmes et mes croyances. Tout cela fragilement ancré dans mes discours. Il discutait de tant de sujets à la fois que je n’arrivais pas à tout saisir en détail. Je posais des questions auxquelles je n’avais pas de réponses satisfaisantes.

 

Il a plu durant tout l’après-midi. Plu et neigé. Il ventait. Un vent qui prenait son élan sur toute la largeur du lac devant le chalet et se fracassait au haut de la colline, là où mon oncle creusait des trous d’un demi-mètre de profondeur.

Il est entré dans le chalet. A fermé la porte brusquement. Il était tout trempé. 

Tu veux un thé, mon oncle?

Il m’a fait signe que oui en enlevant ses bottes.

J’avais fait bouillir le thé dès que la neige s’était mise à tomber. Je l’avais laissé réchauffer sur le poêle à bois.

Tu veux un morceau de pâté, mon oncle?

Il m’a fait signe que oui en se servant une part et en la dévorant en trois bouchées.

C’est de la gravelle! J’aurais déjà fini de creuser les trous si c’était pas de la gravelle. C’est dur comme d’la roche. 

Je m’en voulais de le faire travailler si fort. J’aurais bien enfilé mon manteau et des bottes pour l’aider. Ce n’était pas possible avec mon bébé. Toute cette pluie glacée et venteuse qui lui tombait dessus. Je culpabilisais.

Je vais te dire une chose. Quand j’aurai fini de creuser ces trous et de planter les perches, ma nièce, il n’y aura pas de tente plus solide que la tienne.

J’ai souri pour l’encourager, sans rien dire. J’ai espéré. Planté sur du roc, même ce qui est souple et amovible devient résistant.

Je me suis assise avec lui à la table. Il a continué mon éducation.

Tu vois, ma nièce, il y avait trois shamans dans le territoire innu il y a bien longtemps.

Il a dessiné sur la table avec ses doigts trois points imaginaires qui formaient un triangle.

Trois shamans très puissants. À Natashkuan, à Schefferville et à Uashat. L’un d’eux a fait la guerre aux deux autres. Il voulait les tuer. C’est l’orgueil, ça. Il voulait devenir le plus puissant. Il a réussi. Mais cette haine s’est retournée contre lui, parce que peu à peu, il a perdu ses pouvoirs. Il est devenu vieux et malade. Il est mort seul, dans la forêt.

Je regardais l’île devant le chalet. J’imaginais cet être plein d’orgueil, meurtrier et seul sur une île semblable à celle-là. Isolé en plein Nord. Dans le froid et la rigueur de la forêt. Captif de ses démons. Ça m’a donné des frissons. J’étais bien contente qu’il soit mort.             

Ton grand-père aussi avait des pouvoirs. Mais il a refusé de les utiliser.

Pourquoi?

C’étaient des pouvoirs très forts qu’il possédait. Ton grand-père était capable de connaître l’avenir. Mais il a tout refusé. Sauf une fois. Je m’en souviens. J’étais jeune. Après, il n’a jamais rejoué du tambour. Il a eu peur, je crois. Que ses pouvoirs transforment ce qu’il était. Que ses pouvoirs prennent le dessus sur lui-même.

M’est revenu en mémoire le visage de mon grand-père. Un visage très vieux, des cheveux argentés. Son odeur de sapin et de bois taillé. Une peau devenue plus foncée au fil des ans. Ses yeux. Des yeux fins, bridés, mouillés et doux. J’étais heureuse qu’il ait refusé ses pouvoirs. Il n’était pas mort seul. Après que ma grand-mère nous eut quittés, toujours il y avait eu des gens dans sa maison. Ses filles, ses fils, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. Mon cousin Ti-Georges, qui vivait avec lui. Son bâton de vieillesse.

Dans le visage de mon oncle, dans ses yeux surtout, je distinguais les traits de mon grand-père. La même douceur. Les mêmes marques d’un passé riche. Tant à raconter et à dire. Leur regard posé sur moi.

***

Déjà, avant cette escapade, j’avais décidé d’écrire un livre. Un livre dans lequel ma plume serait au service des voix âgées. Un recueil qui rassemblerait les histoires de vie des aînés de ma communauté. Je n’imaginais pas que la première leçon, la plus importante peut-être, me serait transmise à ce moment-là.

La surdité naissante de mon oncle avait été un obstacle pour le dialogue. Tantôt, il avait déformé mes propos. Tantôt, même en répétant plusieurs fois et de plus en plus fort, il n’était pas arrivé à me comprendre. Et puis, un peu tard dans la journée, j’avais réalisé que ma tendance à débattre l’avait embêté.

Pourtant, malgré cette difficulté, j’avais appris beaucoup sur ma famille, ma culture. Dans mon silence résigné, mon oncle avait eu l’espace nécessaire pour se livrer.

Peut-être existe-t-il un moment dans la vie d’un aîné où il ne devrait plus avoir à écouter les plus jeunes. Ni leurs idées. Ni leurs questions. Peut-être arrivés à cet âge, les vieux acquièrent le droit de ne plus avoir à se justifier. Et nous, nous devrions rester silencieux pour écouter leur vérité.

Contrairement à la technologie humaine, la nature fait parfaitement les choses. Parce qu’à cet âge, bien souvent, les vieux deviennent sourds et leurs gestes, lents. Ce qu’il reste, c’est la parole. La leur. Celle qui contient toutes les histoires anciennes, les amours et les jalousies, le récit des premiers-nés, les petits et les grands combats, les philosophies fondatrices, la mémoire d’un peuple. Notre legs.

 

Lorsque mon oncle est reparti le lendemain, ma tente était montée. Et malgré le vent du Nord qui n’a jamais cessé de s’abattre sur elle, elle est restée bien plantée sur le haut de la colline.

 

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