Couverture du livre Un homme et ses chiens
Portait de Chantal Fontaine

Un choix de Chantal Fontaine

Libraire, Librairie Moderne (Saint-Jean-sur-Richelieu)

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Un homme et ses chiens

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En vedette L'inédit de... Marc Séguin Choix de personnalités

D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours souhaité la fin du monde. Le premier souvenir remontait alors qu’il avait 4 ans; un village construit avec du sable, de la terre, des cailloux et de l’eau, sous le seul arbre de la cour – un érable. Une communauté de petites maisons et de routes, des voitures miniatures, des figurines humaines et d’animaux en plastique. Une feuille d’arbre comme voile de bateau. Aucune échelle n’avait été respectée : un soldat était plus grand qu’une maison. Des silhouettes récupérées ici et là, sans lien apparent. Tous avaient un nom et une histoire à raconter, si on leur demandait. La figurine du chien, sa préférée, venait du jeu Monopoly. Un matin d’octobre où les feuilles avaient tardé à tomber, il avait étiré le boyau d’arrosage et pulvérisé la petite ville en quelques secondes. Puis il avait donné quelques coups de pied nonchalants sur ce qui était resté trop ordonné. Il avait passé trois jours à construire une ville imaginaire. Sa mère s’était attendrie de voir son fils ainsi affairé et concentré. « Il s’amuse avec rien cet enfant-là », elle répétait, à tous ceux qui croisaient le garçon, heureuse et fière comme une mère normale.

Lui, l’enfant pourtant si heureux d’avoir construit ce petit monde, n’avait pas soupçonné l’euphorie de sa destruction. Il s’était surpris de l’effet. Même à 4 ans. Méfiant depuis cet instant de la puissance de ce sentiment. Se demandant si c’était normal. Il avait regardé autour de lui et avait contenu sa joie au cas où on l’aurait vu. Il allait recommencer à construire. Dès lors, il avait compris que sa vie allait orbiter autour de ces forces opposées. Ses forces à lui. Plus tard, après l’eau, ça avait été au tour des camions Tonka de détruire ses mondes inventés. À l’adolescence, il passait des dizaines d’heures à construire des modèles à coller avant de les détruire et de les faire exploser avec des pétards à mèche. Ce n’est que des décennies plus tard qu’il avait tenté de comprendre.

Un malheur suivait un bonheur. Une situation heureuse devait se payer sonnant, il se disait. Et il acceptait son sort. Un duel. Plus tard, sur le littoral, il constatait en souriant que la marée haute devant lui voulait dire qu’elle était basse ailleurs. L’amour n’échapperait pas à ce calcul.



 

Il avait fui le monde pour rester vivant. La première fois à l’adolescence, d’abord par les drogues, ensuite par les livres. Jusqu’au jour où la fuite s’est incarnée dans son corps. Ce jour-là, au moment de quitter la ville et une vie en apparence normale, conditionnée par des valeurs sans résonance, il ignorait encore que c’était un acte de survie. Des années après qu’il eut refait sa vie seul, l’ironie de la vérité l’avait frappé de plein fouet. Les révélations de soi à soi ne se font jamais telles qu’on voudrait les anticiper; elles apparaissent plutôt comme des fantômes en plein jour. Ou dans de grandes violences. Pour arracher jusqu’aux racines, ça prend de grands vents.

Il avait dit « je t’aime » à plusieurs reprises. Surtout par habitude. Car c’est ce que les femmes lui avaient appris. En quelques occasions, cela avait été vrai, il avait pensé. Trop souvent, c’était la chose normale à dire. Celle par quoi tout s’apaisait. Jusqu’à la prochaine occurrence. Toujours en regardant l’autre dans les yeux. Les femmes avaient installé des sentiments en lui. De force. Des sentiments qui n’étaient pas les siens. Pas encore, du moins. Ça lui prendrait deux décennies pour parvenir à une résonnance amoureuse par lui-même.

À l’aube de ses 20 ans, il croyait détester les femmes. L’avenir lui donnerait tort, à la dure; plusieurs naufrages amoureux pour se rendre à l’évidence d’un sentiment qu’il avait eu de la difficulté à dompter. C’était toujours celui d’une autre. Et lui, incapable de le nommer, continuait de distribuer des sourires et des promesses, croyant bien faire. Trouvant le sommeil à chaque nuit à côté d’une amoureuse, comme un chien dans un jeu de pressentiments où les règles auraient été inventées par d’autres.

Dans tous les cas, il avait été un amoureux parfait. Mais dans une réalité parallèle.

Plus vieux, éloigné des illusions de jeunesse, il s’était demandé s’il y parviendrait véritablement. Un soir où il venait de partir un feu dans le poêle, il avait avalé deux bières avec une grande soif. L’euphorie l’avait doucement bercé. Puis une question, venue de nulle part, l’avait surpris. Comment des faits et des interrogations peuvent-ils vivre en nous à notre insu? Un jour, il l’avait senti aussi vrai que le feu brûle, un jour, il pourrait aimer.

Il avait mis plusieurs années à comprendre que ce qu’on attendait de lui ne correspondait pas. Les belles intentions, les conventions d’avenir et l’illusion des amours de jeunesse avaient fini par l’aveugler. Jusqu’à ce moment où, homme adulte, il prendrait conscience de ses limites. C’est de là qu’il partirait. À genoux.

De longues années à saisir que l’amour et le bonheur ne feraient pas partie de ce qu’il choisirait; que l’un et l’autre cohabiteraient dans la même pièce sans trop se croiser. Et c’était ok. Il n’avait pas besoin d’être heureux. On pouvait faire semblant et s’en tirer. Pour ne pas alarmer ceux qui s’inquiètent naturellement pour nous.

Et malgré les vents de face, les heures heureuses se jetaient en travers de son chemin sans jamais être appelées ni souhaitées. « C’est mon karma », il disait, pour expliquer la chance inouïe qui lui tombait dessus – venue de nulle part – dans un ravin ou un cul-de-sac d’événements et d’intuitions.



 

Il avait 7 ans quand Mujo, son premier chien, était entré dans sa vie. Il n’avait pas de nom à l’époque. Il l’appelait seulement « mon chien ». Cela faisait déjà longtemps que le chien était dans sa vie quand il lui avait donné le nom Mujo, d’après la marque de nourriture en boîte que sa mère achetait. Ce serait plus facile ensuite pour ses souvenirs, il avait pensé.

La veille de l’apparition, il avait rêvé qu’un chiot entrait dans sa vie. Quelques heures plus tard, le songe s’était transformé en réalité.

Noir et gris. Générique, et avec suffisamment de sincérité pour s’y attacher. Les oreilles déchirées, probablement par d’autres comme lui. Un bâtard. Mélange de collie et de labrador, qu’il s’était inventé en lisant un vieux livre délaminé sur les races de chien à l’école. Un chien errant qu’il avait nourri, contre le gré de sa mère qui ne voulait pas d’une autre bouche à sa charge. Une mère au bord de la faillite morale mais avec juste assez de principes pour se conformer à l’image d’une mère aimante.

C’est donc d’abord en cachette, et contre les consignes des adultes, qu’il donnait ses restes de table au chien. Cela donnait du sens à son existence. Pourtant, l’enfant avait maigri. La mère avait vu son fils détourner son repas plus d’une fois et avait fini par s’attendrir du geste. Sans rien dire. Elle doublait presque ses portions. Inquiète de voir que ça durait depuis plus d’un mois, elle avait commencé à rapporter des boîtes de nourriture de l’épicerie où elle travaillait. Elle savait que, plus elle attendait, plus les liens seraient forts entre le garçon et le chien. L’enfant avait volé l’animal au destin. Les liens s’étaient tissés au plus creux d’une affection qui allait ouvrir un monde au garçon et, plus tard, à l’homme. Le chien dormait au pied du lit de l’enfant. Contrat de survie. Les animaux savent à qui prêter leur allégeance. Ils savent quand le faire et connaissent ceux qu’ils doivent fuir; ils savent aussi qui mordre et respectent ceux à qui ils doivent leur soumission. Une hiérarchie qui fait dorénavant défaut aux humains, l’homme se dirait des années plus tard, en sourdine.

À cet âge – 7 ans –, l’enfant était comblé. Une caresse sans calcul de son chien qui cherchait de l’attention pouvait être confondue avec de l’amour. Comme dans ce foutoir qu’était le mirage de l’amour, il avait pensé, plus tard, quand il s’était senti étouffé par une femme et ses rêves.

À tout le moins, de ça il était certain, avec son chien, c’était un sentiment de loyauté sans faille. De part et d’autre.

Le garçon, si peu enclin à parler, se confiait chaque soir à sa bête. Il lui racontait sa journée. Euphories, déceptions et même son quotidien sans beauté; les jeux à l’école, les railleries des autres, ses amours d’enfance. Parfois des larmes ou de l’orgueil; jamais il ne parlerait ainsi aux autres. Jamais il n’avouerait ses sentiments avec autant de vérité. Pas même aux femmes de sa vie. Mais à ses chiens, oui. C’est ce chien qui avait épongé ses larmes quand, en décembre de l’année suivante, la mère lui avait appris que le père Noël n’existait pas. Il avait pleuré de longues heures. On lui avait volé quelque chose. La magie n’existait donc pas. Le lapin de Pâques, la Fée des dents, tout y avait passé. D’un coup. Il devait rapiécer deux mondes du mieux qu’il le pouvait. Et le problème était là : il avait tout misé sur l’enchantement pour l’aider à passer à travers ce qu’il devinait déjà être une existence difficile. Le garçon était lucide pour son âge. Il saurait faire, mais on l’avait amputé d’un membre sur lequel il avait souhaité s’appuyer pour avancer. L’alcool et les drogues compenseraient un jour. L’amour aussi, mais bien plus tard.



 

Le chien Mujo était resté avec lui 15 mois. Impossible de savoir son âge. Le bâtard était apparu un matin de janvier devant la porte-patio. Il semblait grelotter. L’enfant l’avait nourri avec des saucisses gelées. Ils s’étaient noués. Simplement.



Plus tard, il se dirait, sans véritablement croire à cette consolation, que rien n’arrive pour rien. Et pourtant, oui. Des milliards de choses ne sont pas liées entre elles alors qu’on désire qu’elles le soient. Adulte, il comprendrait que le destin est une invention comme la foi. Et qu’on peut les défier.



Ils avaient 11 ans. Dernière année du primaire. Marianne et lui. Toute la classe savait qu’ils s’épiaient. Dans les faits, c’était un souhait conditionné, comme quand on force un peu les émotions pour jouer à la vraie vie. Marianne, aînée d’une famille ouvrière et pauvre – dont les sentiments devancent ceux des bourgeois –, avait élu le garçon comme son amoureux. Théâtre de la vie. Une issue malaisante où la vérité, même la plus conne, l’emportait chaque fois. L’enfant avait été « obligé » au rôle de l’amoureux. C’était la première des nombreuses fois qu’il avait feint d’être heureux. Pour ne pas décevoir les autres et leurs décrets. Il avait horreur de la déception. Il prenait les coups. Sans broncher. La plupart du temps, même, en souriant. On n’a qu’à sourire et dire que tout va bien pour s’éviter.



Le garçon avait joué toute son enfance, sacrifiée au jeu des attentes, forcée par les codes. Même son adolescence. Ce ne sont pas les filles de sa classe qu’il détestait, mais leurs illusions.

Et encore, pour de longues années. Jusqu’à cet âge où, comme homme, on rejoint ses mirages.

 



 

Il était devenu un guide de chasse apprécié. Il disait aux chasseurs de marquer avec précision – avec un ruban jaune – l’endroit où le cerf avait été tiré. Il insistait sur la précision. Car il avait besoin d’une goutte de sang, une seule, pour traquer une bête atteinte. Parfois, les chevreuils étaient foudroyés sur place. Il souriait à peine, félicitait quand même l’abatteur, mais il préférait suivre une trace plutôt que de s’attarder aux éloges. La route l’appelait davantage que la destination.

Le chien s’appelait Solo. Le premier qu’il avait souhaité et choisi. Un braque. Une tête de mule, dure comme du bois de fer. Mais un animal redoutable d’efficacité, et impressionnant, une fois mis à sa main. Le chien ne s’était jamais trompé. Jamais il n’abandonnait une poursuite. Il parvenait toujours à son but. Tant que le chien avait le nez au sol, l’homme savait qu’il retrouverait le cerf. Plusieurs dizaines de fois, les chasseurs exténués d’avoir marché dans le bois sale et dense sur quelques kilomètres avaient voulu abandonner et retourner au camp. Des Américains qui venaient à Anticosti pour vivre l’île légendaire. Parfois des Français.

— Non, encore quelques minutes, on va le retrouver, Solo ne s’est jamais trompé.

Jamais il n’abandonnait avant son chien.

Il avait raison. À chaque fois, Solo finissait par retrouver l’animal mort au bout de son sang ou couché quelques secondes pour se panser. Au travers d’une rivière ou d’une plage de sable. Ils finissaient par arriver au cerf blessé. La majorité du temps, c’était le guide qui l’achevait. Il détestait voir les animaux souffrir. L’homme demeurait dans ses codes. En silence. Souvent encore, il jugeait les chasseurs et leur conscience. Il savait déceler ceux qui avaient à cœur – et se faisaient un honneur – de retrouver l’animal. À ceux-là, il se livrait parfois un peu.

— Vous avez une femme, une amoureuse? Ça ne doit pas être facile d’être aussi loin?

— Si l’amour était plus fort que moi et que tout, comme on dit, ce n’est pas sur cette île que je serais.



 

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